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SD 1. Sens dessus dessous – Jacques Limoges

SD 1. Sens dessus dessous[1]

Il arrive régulièrement qu’on me dise déplorer le fait que je n’ai jamais produit une version écrite de telle ou telle anecdote, de telle ou telle métaphore ou encore de tel ou tel exercice utilisé lors d’une conférence ou d’une formation et qui, de toute évidence, a marqué mon interlocutrice ou mon interlocuteur même après 30, 40 ou 50 ans. Alors, dans le cadre de ce blogue, j’amorce cette année une nouvelle série de billets identifiés par les lettres SD pour Sur demande. Voici donc le premier.

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Devant la montée exponentielle des frais collectifs de santé, en particulier des frais médicaux et hospitaliers, certains observateurs et analystes de la scène sociopolitique vont même jusqu’à considérer la pondération du droit à une chirurgie, entre autres, selon les habitudes de vie (tabagisme, obésité, etc.) ou les avancés en âge.

Témoins de ce débat et ne désirant point rester en reste, tous les organes du corps humain se réunirent dans le plus grand secret afin d’établir leur hiérarchie. Inévitablement dans de tels rassemblements, le principe du « qui s’assemble se ressemble » s’appliqua de toute évidence.

Ainsi attroupés au centre plutôt vers l’arrière de la salle, les colonnes vertébrales furent parmi les premiers organes à prendre la parole. Elles firent valoir leur importance du fait qu’elles permettaient aux humains de se tenir bien droit sur leurs pieds, les distinguant ainsi des postures arquées et hésitantes de leurs cousins les grands signes qui, conséquemment, doivent fréquemment avoir recours à leurs mains pour se stabiliser.

Mais, le disque des colonnes fut vite interrompu par les poumons qui utilisèrent une stratégie quelque peu rétro quoiqu’efficace car elle coupa le souffle à plusieurs dans la salle. Cette stratégie consistait à laisser la parole à leurs seniors qui, naturellement, eurent recours à une citation biblique faisant référence au Créateur et au premier Homme : « il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’Homme devint un être vivant ».

Inutile de vous dire que, tout de go, les poumons obtinrent l’appui des narines mais leur élan fut vite court-circuité par une clique visiblement rouge de colère :

  • D’accord, les poumons, mais il n’est pas nécessaire d’en assurer deux. Beaucoup de gens vivent bien avec qu’un seul n’est-ce pas ?

 

Il se fit un silence quelque peu approbateur dans l’auditoire qui se retourna vers où venait cet argument massue pour découvrir qu’il s’agissait des cœurs. Profitant de cette accalmie, ceux-ci poursuivirent en chœur :

  • C’est le cœur qui est l’organe le plus important. Si le cœur bat, l’être humain est vivant, s’il ne bat plus, plus de pouls, et c’est la mort! Plus d’humain, juste un cadavre!

 

Un jeune poumon, gonflé à bloc, tenta de reprendre le pavé :

  • Mais le cœur n’est pas unique aux humains; les animaux en ont un aussi…
  • Pas besoin de vous époumonez…

 

…répliquèrent les cœurs qui poursuivirent avec une pléiade de métaphores « cardiaques » utilisées par les humains pour décrire leurs divers états d’âmes comme :

  • Y mettre tout son cœur;
  • Prendre ça à cœur;
  • Avoir du cœur;
  • Le cœur à l’ouvrage;
  • Être écœuré;
  • Sans cœur…

 

Profitant de cet atmosphère quelque peu romantique, les cerveaux, tout là-haut au balcon, dirent d’un ton solennel quoique posé que l’organe le plus important du corps humain était incontestablement le cerveau car c’est grâce à lui et à lui seul que l’humain est unique et différent de toutes les autres créatures. Le cerveau fait de l’humain un être intelligent et pensant. Tout au long de son évolution, l’être humain a développé son cerveau initial en y ajoutant un cortex et enfin un néocortex lui assurant ainsi son unicité; un être supérieur à toutes les autres espèces.

Or il y avait au fond de la salle un groupe resté silencieux jusque-là, visiblement isolé des autres, sans doute à cause de son apparence pincée, voire des odeurs qui émanaient de certains de ces membres. En fait, l’auditoire constata sa présence après que ce groupe, fatigué de tout ce débat truffé de statistiques et de cas plus pathétiques les uns que les autres, eut décidé de devancer sa pause-santé. En somme, cela voulait dire que les anus s’étaient retirés du corps et vous devinez le reste…

Incapables de faire le vide, les intestins constipèrent occasionnant des pressions énormes sur les colonnes et diaphragmes. À cause de cet inconfort et à bout de souffle, les poumons eurent de plus en plus de mal à respirer, incapables d’oxygéner convenablement les cœurs. Alors ceux-ci se mirent à faire de la haute pression! Inévitablement s’en suivirent des maux de tête de plus en plus lancinants.

Alors est apparu un consensus on ne peut plus clair; tous les organes reconnurent que l’organe le plus important du corps humain était l’anus et que, conséquemment, cet organe devrait être tout en haut de la hiérarchie! Vitement, chaque groupe d’organes nomma une déléguée ou un délégué pour informer les anus de ce consensus.

Les anus revinrent avec une fierté évidente et tout redevint normal! La preuve par neuf avait été faite; la partie la plus importante du corps est l’anus[2].

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J’utilisais cette histoire pour mettre en évidence le fait qu’il n’y a pas de sots métiers et chaque métier, si humble ou sans prestige soit-il, peut-être source de statut (cf. les retombées du travail).

Pour poursuivre cette réflexion, j’invitais les personnes à lire Working de S. Terkel (Random, New-York) livre dans lequel l’auteur rapporte des entretiens très révélateurs faits avec des travailleurs occupant des postes peu valorisés socialement. Ce livre a également inspiré une pièce de théâtre. Plus que jamais ce livre est un incontournable surtout pour les conseillères et conseillers en développement de carrière.

[1] Qui signifie dans un profond désordre

[2] Coïncidence, au moment où je rédigeais ce billet, Médiapart du 7 septembre 2017 reprenait « Le trou du cul devenu roi »

Professeur au Département d'Orientation professionnelle de l'Université de Sherbrooke durant plus de 25 ans, le pédagogue a brillé d'originalité pour former ses étudiants, souhaitant non pas les cloner, mais bien les mettre au monde en tant que conseillers. Sa différence est devenue référence, comme en témoignent les prix qu'il a remportés, la vingtaine d'ouvrages qu'il a publiés et les ateliers de formation qu'il a animés sur le counseling de groupe et sur l'insertion professionnelle. Depuis 2001, il n'a de retraité que le nom puisqu'il demeure très actif comme professeur associé. De plus, le prolifique auteur n'a pas rangé sa plume et le réputé conférencier manie toujours le verbe avec autant de verve et d'à-propos.

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