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Créativité et pertinence? – Jacques Limoges

Suite à la lecture d’un de mes textes ainsi qu’au visionnement d’une de mes conférences dans laquelle était insérée ma pièce Tiens bien, tiens bon, je t’accompagne, un collègue français devenu ami m’écrivit ce mémo : « D’où tiens-tu autant de créativité et de pertinence? ».

Cette réaction me toucha grandement et ne cessa de m’interpeller. Après quelques semaines à y réfléchir, voici quelques éléments de réponse, en espérant qu’ils soient sources d’inspiration sur les quoi et les comment pour les lectrices et lecteurs intéressés par le développement de carrière.

Créativité

Quelques jalons biographiques

Il me semble que cette créativité n’a pas été stimulée par mes parents qui étaient très conformistes quant aux normes sociales d’alors, sauf peut-être ma mère qui, alors que j’avais 9 ans et que mon père était sans travail[1] depuis plusieurs semaines, s’ingénia pendant ces mêmes semaines à imiter diverses saveurs de viande et de poisson avec comme seul ingrédient de base des œufs, évitant ainsi d’égorger la dizaine de poules qui nous restait.

De même dans ma fratrie, un peu avant l’épisode précédent, il y a eu un de mes frères qui concevait des chevaux de trait bien en muscles en réquisitionnant des gommes qu’il nous donnait à mâcher. Ces « réalisations 3 D » lui valurent un prix du Club des 4-H régional.

Je me souviens aussi d’avoir été « humilié »  peu après ces événements, car j’avais gagné une mention dans un concours de macarons en vue de commémorer un événement dont je ne me souviens plus très bien; la Semaine de la lecture peut-être. Humilié car lors de la remise du prix, considérant sans doute la maturité artistique du produit, la maîtresse de cérémonie avait insisté pour que je lui révèle quel parent m’avait aidé dans cette réalisation alors que je l’avais bel et bien conçue seul et dans le plus grand secret comme ces figurines que je faisais avec de la boue et qui, il me semble, avaient belle allure. Sept ans plus tard, en 10ème année, je revivrai ce même scénario à la suite d’une composition qui, semble-t-il, était digne d’un écrivain chevronné donc que j’avais nécessairement plagié! La réaffirmation de mon droit d’auteur me valut d’abord une réprimande publique en règle puis des félicitations –également publiques– quand, de guerre lasse, je me résignai et murmura que c’était un extrait de Pieds nus dans l’aube de Félix Leclerc. Évidemment, cette référence était fausse, sorte de « sauve-conduite » car je n’avais pas encore lu ce livre!

Durant mes années de pensionnat, les frères Louis-Marie, Léon, Alfred et Benoit sont parmi ceux qui ne cessèrent de me mettre au défi afin que je conçoive des œuvres décoratives et théâtrales pour diverses fêtes comme Noël, Pâques, Fête des mères ou jubilaires de x ou d’y sur des thèmes hors de l’ordinaire avec des choses fort disparates. Je faisais ainsi de l’art durable avant le temps! Chaque fois la proposition me stimulait au plus haut point, revanche certaine sur le fait que j’étais plus que nul en sports.

Ces prises de risque se poursuivirent alors que, fin des années 60, je débutais comme enseignant, fin primaire, avec une majorité d’élèves doubleurs certains plus d’une fois, dans un milieu socio-économiquement défavorisé de Montréal. Cependant, ces prises de risque se dématérialisaient de plus en plus. Elles portaient sur des sujets alors difficiles à aborder parce que très délicats comme la drogue, la violence ou la sexualité ou parce que trop abstraits pour ces jeunes ados « à risque » qui n’étaient jamais sortis de leur Faubourg à m’lasse. Par exemple, afin de leur faire comprendre –lire afin de les intéresser– à la géographie humaine de la Turquie (exigence du programme ministériel), j’avais amorcé le cours, avec un costume de fortune (merci maman) et pris avec grand succès de camouflage un accent méconnaissable. Pour conclure le tout, j’invitai les élèves à déguster de la pieuvre baignant encore dans son encre! Tout le reste de l’année, ces élèves ne cessèrent de me rappeler comment ce cours les avait marqués!

Quelques années passèrent pour que je reprenne inconsciemment cette idée de « dégustation » pour, cette fois, faire comprendre à des élèves en voies « allégées » le principe derrière les Cours d’exploration technique : une année comprenant 3 séjours dans autant d’ateliers/options professionnelles comme la coiffure, l’imprimerie et la couture. Une dégustation car assez long –l’équivalent de deux ou trois bouchées– pour s’en faire une idée, mais juste assez long pour se convaincre qu’on aime ou pas, qu’on a du talent ou pas sans trouver le temps long et perdre sa motivation! Et si on n’aime pas ou qu’on n’a pas cette habilité, alors vite on passe déguster une autre option.

Quelques constats

Je pourrais poursuivre ce billet avec d’autres jalons biographiques mais ceux-là suffisent déjà pour dégager quelques constats, sorte de reconnaissance d’acquis.

De telles expériences m’ont amené d’abord (ou encore) à m’intéresser aux approches conceptuelles. Les cognitivistes comme Ausubel, Bruner et Gagné affirment que toute notion (1er niveau) à acquérir doit être rattachée à un concept (2ème niveau) lequel est à son tour chapeauté par un principe (3ème niveau) sinon cette notion est incompréhensible, nulle et sera promptement oubliée. Ausubel parle même d’un apprentissage pourrie (rotten learning)!  Cet ensemble constitue une hiérarchie où chaque niveau est récupéré de façon plus intemporelle par un niveau supérieur. Ainsi, ce Cours d’exploration technique = 3 périodes/semaine en atelier x 3 mois + 3 ateliers/options successifs (1er niveau) → exploration technique (2ème niveau) → aime ou aime pas (intérêt) + bon ou pas bon (aptitude) = choix professionnel ou pas (3ème niveau)? Mais, encore une fois, une notion n’est compréhensible et apprenable que si elle est rattachée à un concept et, la plupart du temps, ce concept est abstrait et surtout latent. L’Approche conceptuelle vise à rendre concret et explicite une notion en s’assurant qu’elle est bien rattachée à un concept et ainsi de suite (Limoges, 2001).

Logiquement ces pratiques conceptuelles, couplées au fait que je suis de type visuel, m’ont amené à approfondir théoriquement et pratiquement le potentiel incommensurable des analogies et métaphores, véhicules par excellence pour introduire concepts et principes et pour cerner des situations complexes. Les métaphores sont aux sciences humaines ce que les maquettes sont aux sciences de la nature; une reproduction rigoureuse à l’échelle donc réduire à des dimensions « manutentionables » physiquement, mentalement et émotionnellement, tenant compte de tous les paramètres d’une notion-concept-principe à apprendre ou d’une situation à résoudre! Quand je compare les dimensions de l’insertion socioprofessionnelle à un trèfle chanceux, je fais immédiatement ressortir que 4 dimensions sont requises comme pour ce trèfle qui a 4 feuilles et, quand 4 feuilles il y a, ce trèfle est efficace voire même porteur de chance. De même quand j’énonce que les 7 retombées du travail sont aux conseillers carriérologues ce que le stéthoscope est aux médecins, je fais ressortir par là que les conseillers doivent toujours avoir en tête ces 7 retombées (comme le médecin a toujours autour du cou son stéthoscope) pour analyser un autodévoilement d’un client qui a une expérience, une réussite, un échec, une visualisation et quoi encore. Alors il y a prise de conscience et augmentation du pouvoir d’agir. De même encore quand je fais référence à une main qui tient pour présenter le Paradigme du maintien professionnel, il suffit de considérer tous les aspects d’une main qui tient (motivation, équilibre, contraction-décontraction, gestion du poids, etc.) pour comprendre tous les enjeux de ce Paradigme. Or dans les faits, ce fut le contraire : la compréhension des enjeux du Paradigme du maintien a conditionné le choix de la métaphore (Limoges, 2001).

Ces diverses expériences ont éveillé en moi une obsession saine et fondamentale, soit la nécessité de toujours penser et surtout de faire autrement, convaincu que s’il y a qu’une seule façon de faire, cette façon est mauvaise. Mauvaise car elle correspond à de fausses certitudes, à des laisser-aller, à de la routine.

Pertinence

À ce stade-ci de ma réflexion, le critère « pertinence » de ma réponse est encore peu élucidé. En conséquence, je n’ai qu’un début de formalisation.

Il y a d’abord quelque chose qui me semble inné, c’est-à-dire cet esprit de synthèse maintes fois validé par mon entourage et j’en remercie le ciel.

Par ailleurs, j’ai mis en place une veille constante afin que l’égo –le mien– ne prenne pas le dessus et encore moins le contrôle. J’avouerai même que pour lui couper l’herbe sous le pied il m’arrive souvent –au scandale– d’avoir recours à un pendule pour prendre une décision finale!

Toujours dans le registre de l’égo, cette fois pour le protéger, je fais en sorte qu’il y ait une distance, sorte de courroie de transmission, entre cet égo et mon action. S’il y a blocage, c’est la courroie qui encaisse la plus grande partie du choc! Cette courroie consiste à dire et surtout à me dire : Je vais faire mon possible et je ne peux que faire mon possible. Ainsi protégé, je peux prendre des risques qui m’étonnent autant voire plus que les autres.

Enfin, dans la préparation d’une quelconque prestation, je prends une bonne partie du temps à me représenter mon groupe ou mon auditoire à venir. En lisant et en visualisant, réfléchissant et méditant, je tente le plus possible de ressentir les personnes qui le composeront et quels sont leurs besoins.

À suivre sans aucun doute!

[1] N’ayant qu’une 3ème année, mon père ne parlait jamais d’emploi ni de chômage et encore moins d’assurance-emploi qui n’existait pas encore. Il faisait référence à « avoir du travail ou de la besogne » et à « trouvé un gagne-pain ».

Professeur au Département d'Orientation professionnelle de l'Université de Sherbrooke durant plus de 25 ans, le pédagogue a brillé d'originalité pour former ses étudiants, souhaitant non pas les cloner, mais bien les mettre au monde en tant que conseillers. Sa différence est devenue référence, comme en témoignent les prix qu'il a remportés, la vingtaine d'ouvrages qu'il a publiés et les ateliers de formation qu'il a animés sur le counseling de groupe et sur l'insertion professionnelle. Depuis 2001, il n'a de retraité que le nom puisqu'il demeure très actif comme professeur associé. De plus, le prolifique auteur n'a pas rangé sa plume et le réputé conférencier manie toujours le verbe avec autant de verve et d'à-propos.

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