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Surscolarisation et hyperdiplomation; une arme à deux tranchants – Jacques Limoges

Voici deux facettes (tranchants) d’un même phénomène récent qui fut jusqu’à maintenant largement occulté. Pourtant ce phénomène ne cesse de s’amplifier et touche de plus en plus d’individus, tant en recherche d’emploi qu’au travail. J’aborderai donc ces deux facettes comme un tout.

Surscolarisation/hyperdiplomation; un plus

La surscolarisation/hyperdiplomation est un plus lorsqu’elle augmente la polyvalence attitudinale et comportementale personnelle et/ou professionnelle d’un individu. Cela se fait, entre autres, par le recourt aux compétences génériques (surtout pour le personnel) et par le transfert de compétences (surtout pour le professionnel).

La surscolarisation/hyperdiplomation est aussi un plus lorsqu’elle augmente significativement l’employabilité de l’individu en question c’est-à-dire lorsqu’elle le rapproche effectivement du marché de l’emploi et du monde du travail : insertion, permanence, promotion, etc.

Pour cette même raison, la surscolarisation/hyperdiplomation –surtout l’hyperdiplomation– s’avère davantage un plus lorsqu’elle décrit une forme de zigzag c’est-à-dire qu’elle combine divers domaines ou concentrations (de préférence complémentaires) et/ou qu’elle est acquise dans diverses institutions d’enseignement[1].

Surscolarisation/hyperdiplomation; un moins

Pour décrire les enjeux de l’insertion socioprofessionnelle, j’ai déjà proposé comme métaphore[2] un trépied où les trois pieds correspondent à des « JE ». Le premier pied réfère au « JE suis », le deuxième pied au « JE sais » et le troisième pied au «JE veux » et lorsqu’on ouvre ces pieds pour plus d’appui et davantage d’équilibre (empan, première règle régissant le trépied), il apparaît un quatrième JE, soit le « JE fais ». À toutes fins pratiques, la surscolarisation/hyperdiplomation ne porte trop souvent que sur le « JE sais » au sens de compétence. Évidemment, l’allongement de cet unique pied rend les autres pieds atrophiés et disproportionnés. Or, l’autre règle régissant le trépied est qu’il tombe toujours du côté d’un petit pied! Alors la surscolarisation/hyperdiplomation est donc un moins car elle réduit le niveau d’employabilité d’un individu à moins qu’elle soit accompagnée d’un développement substantiel des autres JE via, par exemple, un accompagnement de type coaching. Le cas contraire, le candidat devra omettre de mentionner dans son CV ou lors d’un entretien de promotion certains de ces diplômes avec tout ce que cela implique par exemple quant à la rétribution et quant au statut.

La surscolarisation/hyperdiplomation est généralement un moins lorsqu’elle mène à une expertise hyperpointue réduisant à presque zéro les opportunités d’emploi, de mutation ou de promotion.

Dans un monde en mutations constantes et souvent radicales, il est impérieux de ne pas mettre tous ses œufs dans un même panier c’est-à-dire qu’il est préférable de ne pas capitaliser que sur un seul sous-projet de vie à la fois. Il vaut mieux, comme l’ont rappelé Goguelin et Krau (1982), tenir compte simultanément de quelques sous-projets lesquels répondent à quatre besoins fondamentaux représentés par les verbes être (sous-projet de développement personnel), aimer (sous-projet affectif), avoir (sous-projet économique) pouvoir (sous-projet social)[3]. Tous ces sous-projets constituent le projet de vie et, idéalement, devraient alimenter le sous-projet professionnel ou vice versa. Évidemment, à une période donnée de sa vie, un individu peut mettre l’accent sur certains sous-projets et non sur certains autres mais, comme conseillers nous le savons très bien, cette priorisation ou cette pondération est vouée à changer au cours d’une vie-carrière, plusieurs fois même. Or, la surscolarisation/hyperdiplomation rime trop souvent avec monoprojet et, partant continue un moins!

Devant l’incertitude du monde du travail actuel, les risques de démotivation voire de décrochage scolaire, certains étudiants –souvent avec l’appui de parents voire de conseillers– optent tout de go pour leur passion c’est-à-dire que pour ce qu’ils aiment, un point c’est tout. Les économistes de l’éducation parlent alors de l’option consommation : c’est l’ici-maintenant qui importe et au diable le là-ailleurs! Il arrive souvent qu’en fin de parcours après plusieurs années les étudiants ayant fait cette option tentent de changer la donne, c’est-à-dire de transformer leur projet d’étude en option investissement c’est-à-dire en faire un potentiel d’employabilité et d’insertion professionnelle. Ils découvrent alors avec tristesse, déception voire amertume que leur formation chérie ne débouche littéralement sur à peu près rien. À moins d’un recadrage en profondeur avec des deuils et des compromis à espérer nobles, leur surscolarisation/hyperdiplomation continue un moins.

Enfin, poursuivre des études afin de fuir « l’épreuve » (au sens sportif du terme) d’une recherche d’emploi en bonne et due forme –c’est-à-dire en y consacrant environ 25 heures/semaine aussi longtemps que nécessaire– est en quelque sorte une fuite en avant et, conséquemment, constitue un moins. Mieux vaut requérir à l’aide d’un conseiller voire, de préférence, joindre un groupe à cette fin rendant stratégique et optimale cette recherche d’emploi.

Brouillage des enjeux

Un slogan a marqué le monde moderne et son impact tend à se prolonger dans le monde post-moderne. Il s’agit de « Qui s’instruit s’enrichit ». Déjà à la fin du siècle dernier, comme bien d’autres observateurs, je sentais le besoin de rephraser ce slogan à la lumière des faits en disant : « Qui s’instruit augmente ses chances d’embauche ». Même si cette seconde version reste généralement juste, le temps est peut-être venu de rephraser à nouveau ce slogan en le contextualisant pour donner quelque chose comme : « Qui s’instruit en se tenant au fait de ce qui se passe autour et dans le monde, s’insère mieux ».

Avec le néolibéralisme, un peu partout dans le monde, les Institutions d’enseignement n’ont pas eu d’autre choix que de devenir marchandes. Subventionnées par capita, ces institutions doivent impérativement attirer/conserver des étudiants. Il s’ensuit que ces institutions sont dans les faits peu intéressées à voir et à présenter la réalité de l’après-formation à ses « recrus » et, partant, sont indirectement complices de la surscolarisation/hyperdiplomation.

Un dernier élément qui vient brouiller les enjeux en question est la professionnalisation des éducateurs, professionnalisation amenant d’une part une spécialisation protégée et reconnue et, d’autre part, une permanence. Conséquemment, les institutions sont en quelque sorte contraintes à redonner une concentration même si de multiples indices indiquent que cette concentration s’avère un cul-de-sac.

Cachez ce sein

Diverses analyses de la variance (ANOVA) de données sur la réussite et la persévérance scolaire révèlent généralement que, dans l’ensemble, les filles donnent les plus hauts scores. Cela est évidemment tout en leur honneur. Pour certains observateurs, cela serait cependant dû au fait que le monde de l’éducation valorise et promeut des attitudes et des comportements auxquels, pour diverses raisons, la gent féminine adhère davantage et maitrise mieux. Il s’ensuit que, comme le voient chaque jour les conseillers en emploi, le phénomène de surscolarisation/hyperdiplomation se retrouve le plus souvent chez les filles alors que celui de la sous-scolarisation/sousdiplomation est davantage l’apanage des garçons, n’en déplaise aux égalitaristes.

Recommandations

Tout au long de ce billet, j’ai glissé ici et là quelques suggestions de type « savoir-faire » pour les conseillers, par exemple quant aux compétences transversales ou quant à révéler ou pas un diplôme dans un CV ou lors d’un entretien d’embauche, mais il y a lieu d’en formaliser quelques autres.

Les nombreuses impasses associées à la surscolarisation/hyperdiplomation appellent à un examen en profondeur de nos accompagnements des projets scolaires ou professionnels. Elles appellent entre autres une plus grande contextualisation des enjeux, une mise en tentions des divers sous-projets de vie, une exploration approfondie des alternatives et un travail lucide sur les compromis dans le temps (court, moyen et long terme) et dans l’espace (sous-projets de vie); le souci étant de les rendre possible et le plus nobles possibles.

Afin de réduire le phénomène de la surscolarisation/hyperdiplomation (du moins ses aspects négatifs), il y a lieu de favoriser à tous les ordres du système scolaire de nombreux allers-retours entre le monde scolaire et le monde du travail, par exemple, par des travaux-terrain, des stages de toutes sortes (observation, initiation, approfondissement, etc.), des juniorats et des noviciats, des internats et des externats, et ainsi de suite. En somme, il y a lieu de pousser à fond cette notion trop souvent abstraite ou frileuse d’alternance études-travail.

L’allongement de l’espérance de vie appelle pour des raisons personnelles et sociales un allongement de la carrière. Nous devrions sensibiliser nos clients actuels ou futurs, leurs parents le cas échéant, la population en général et tout particulièrement les décideurs de la pertinence d’institutionnaliser vers mi-carrière un temps formel où les travailleurs sont invités à faire le point avant de trouver un second souffle qui peut impliquer un retour aux études, un changement de carrière, etc. Pour alimenter cette réflexion, il y a peut-être lieu de voir les considérants derrière ce que jadis les religieux appelaient le second noviciat.

Enfin ce phénomène soulève une question éthique quant à la pertinence et surtout quant à la façon de faire lorsqu’il est question des aspirations. Est-il moral d’ouvrir des gouffres béants d’aspiration qui ne pourront jamais être assouvis? Est-il pertinent d’approfondir une aspiration que tout indique qu’elle ne sera que très rarement satisfaite?

[1] Ce qui implique souvent plusieurs villes donc augmente sensiblement le réseautage « voisin » c’est-à-dire vu-vu physiquement par rapport au réseautage « prochain » c’est-à-dire vu-vu électroniquement.

[2] Voir OPTRA, programme-cadre d’insertion professionnelle, Septembre éditeur.

[3] Au sujet des besoins fondamentaux et de la fameuse pyramide de Maslow, revoir mon billet du 11 janvier 2013.

Professeur au Département d'Orientation professionnelle de l'Université de Sherbrooke durant plus de 25 ans, le pédagogue a brillé d'originalité pour former ses étudiants, souhaitant non pas les cloner, mais bien les mettre au monde en tant que conseillers. Sa différence est devenue référence, comme en témoignent les prix qu'il a remportés, la vingtaine d'ouvrages qu'il a publiés et les ateliers de formation qu'il a animés sur le counseling de groupe et sur l'insertion professionnelle. Depuis 2001, il n'a de retraité que le nom puisqu'il demeure très actif comme professeur associé. De plus, le prolifique auteur n'a pas rangé sa plume et le réputé conférencier manie toujours le verbe avec autant de verve et d'à-propos.
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